Les difficultés de recrutement dans la santé touchent une grande partie du territoire français. Pourtant, consulter la liste officielle des métiers en tension peut donner une vision étonnamment réduite du phénomène. Des professions recherchées par les hôpitaux, les établissements médico-sociaux ou les cabinets libéraux n’y apparaissent pas toujours.
Cette apparente contradiction vient du sens donné à l’expression « métier en tension ». Dans les études sur l’emploi, elle désigne une profession pour laquelle les employeurs peinent à trouver des candidats. Dans les textes juridiques, elle renvoie à une liste établie selon des critères précis, notamment pour encadrer certains recrutements de travailleurs étrangers. Les deux approches se recoupent en partie, mais elles ne mesurent pas la même chose.
Des besoins de recrutement élevés dans toute la filière
En 2026, France Travail recense 322 000 projets de recrutement dans la santé, le social et les services à la personne. Ce volume progresse légèrement, de 0,4 % par rapport à 2025, alors que les intentions d’embauche diminuent à l’échelle nationale. Les employeurs anticipent des difficultés pour 54 % des recrutements de la filière.
Trois groupes concentrent une part importante des besoins. Les aides à domicile et auxiliaires de vie représentent environ 69 500 projets. Les aides-soignants en totalisent 62 100, tandis que les infirmiers et sages-femmes atteignent environ 36 700 projets. Pour ces deux dernières catégories, près de six embauches sur dix sont considérées comme difficiles.
Ces chiffres donnent une mesure des intentions exprimées par les employeurs, et non du nombre de postes durablement vacants. L’enquête Besoins en main-d’œuvre, dite BMO, additionne les créations de postes et les remplacements envisagés. Elle ne permet pas non plus de comparer deux régions sans tenir compte de leur population, de leur offre hospitalière, du nombre d’Ehpad ou de la place occupée par l’aide à domicile.
D’autres données confirment néanmoins l’ampleur du renouvellement à venir. Le baromètre 2025 de l’OPCO Santé estime à 145 000 les recrutements nécessaires à court terme pour maintenir l’activité dans le secteur privé de la santé, du social et du médico-social qu’il couvre. Sur environ 1,163 million de salariés, 90 000 départs à la retraite sont attendus au cours des trois années suivantes.
Une liste juridique construite pour un usage précis
L’arrêté du 21 mai 2025 fixe la liste des métiers et zones géographiques caractérisés par des difficultés de recrutement. Il remplace la liste de 2021 et comprend treize tableaux, un pour chaque région métropolitaine.
Cette liste ne repose pas uniquement sur le manque de candidats. Elle prend en compte deux critères : la difficulté de recrutement et la présence, dans la profession concernée, d’une proportion significative de travailleurs étrangers originaires de pays tiers par rapport à la moyenne nationale. Cette seconde condition explique pourquoi la liste juridique est plus étroite que les constats des établissements ou les résultats des enquêtes sur l’emploi.
Dans le champ strictement sanitaire, seuls les aides-soignants et les infirmiers y figurent. Les médecins, chirurgiens-dentistes, pharmaciens, masseurs-kinésithérapeutes, ergothérapeutes, psychomotriciens ou manipulateurs en électroradiologie médicale n’apparaissent dans aucune région. Leur absence ne permet pourtant pas de conclure que leur recrutement est facile.
Les aides à domicile et aides ménagères relèvent plutôt de l’accompagnement et des services à la personne que d’une profession sanitaire réglementée. Leur travail reste toutefois étroitement lié au parcours des personnes âgées ou dépendantes et au maintien à domicile. Cette famille est la seule des trois à figurer dans toutes les régions métropolitaines.
L’inscription sur la liste peut empêcher que la situation de l’emploi soit opposée lors du recrutement d’un travailleur étranger, dans le cadre prévu par les textes. Elle ne supprime pas les autres conditions de l’autorisation de travail. Pour une profession réglementée, elle ne remplace ni la reconnaissance du diplôme, ni l’autorisation d’exercice, ni l’inscription à l’ordre compétent.
Les métiers inscrits dans chaque région métropolitaine
Le tableau ci-dessous reprend les trois familles liées au soin et à l’accompagnement présentes dans l’annexe I de l’arrêté du 21 mai 2025.
| Région métropolitaine | Aides à domicile et aides ménagères | Aides-soignants | Infirmiers |
|---|---|---|---|
| Auvergne-Rhône-Alpes | Oui | Non | Non |
| Bourgogne-Franche-Comté | Oui | Oui | Oui |
| Bretagne | Oui | Non | Non |
| Centre-Val de Loire | Oui | Non | Non |
| Corse | Oui | Non | Non |
| Grand Est | Oui | Oui | Oui |
| Hauts-de-France | Oui | Oui | Oui |
| Île-de-France | Oui | Oui | Oui |
| Normandie | Oui | Non | Oui |
| Nouvelle-Aquitaine | Oui | Oui | Non |
| Occitanie | Oui | Oui | Oui |
| Pays de la Loire | Oui | Oui | Non |
| Provence-Alpes-Côte d’Azur | Oui | Oui | Oui |
Les aides à domicile sont inscrites dans les treize régions. Les aides-soignants apparaissent dans huit régions : Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est, Hauts-de-France, Île-de-France, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, Pays de la Loire et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Les infirmiers figurent dans sept régions : Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est, Hauts-de-France, Île-de-France, Normandie, Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans six régions, les trois familles sont donc présentes simultanément : Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est, Hauts-de-France, Île-de-France, Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Une absence dans ce tableau signifie seulement que la famille professionnelle n’a pas été retenue selon les critères de l’arrêté. Elle ne prouve pas que les établissements de la région disposent de suffisamment de candidats.
Des pénuries régionales bien plus larges
Les enquêtes territoriales montrent une réalité moins uniforme que la liste fixée par l’arrêté national. Les tensions dépendent des métiers, mais aussi des spécialités, des conditions d’exercice et des caractéristiques locales.
Hauts-de-France : des difficultés dans de nombreuses spécialités
La cartographie 2025 de l’ANFH porte sur 116 891 professionnels de la fonction publique hospitalière dans les Hauts-de-France, dont 64 646 personnels soignants. Elle dénombre 24 136 infirmiers en soins généraux et 23 283 aides-soignants.
Sept établissements sur dix déclarent rencontrer des difficultés pour recruter des infirmiers spécialisés, notamment des infirmiers de bloc opératoire et des infirmiers anesthésistes. La même proportion est observée pour les infirmiers en soins généraux. Plus de la moitié des établissements éprouvent également des difficultés avec les aides-soignants.
Les besoins concernent aussi les masseurs-kinésithérapeutes, les psychomotriciens, les orthophonistes, les psychologues et les manipulateurs en électroradiologie médicale. Plusieurs de ces métiers restent absents de l’arrêté de 2025.
Pour 2026, la BMO recense dans la région environ 5 546 projets pour les aides à domicile et auxiliaires de vie, 3 225 pour les aides-soignants et 2 352 pour les infirmiers et sages-femmes. Une forte majorité correspond à des recrutements non saisonniers.
Grand Est : l’aide à domicile particulièrement exposée
Le Grand Est compte 286 600 professionnels sanitaires et sociaux, soit 14 % de l’emploi régional selon l’OREF. Les infirmiers forment le groupe le plus nombreux avec 50 100 professionnels, devant les 39 400 aides-soignants et les 30 800 agents de service des établissements de santé.
Pour 2025, deux projets de recrutement sanitaires et sociaux sur trois étaient jugés difficiles. La proportion atteignait 80 % dans l’aide à domicile, contre 71 % pour les infirmiers et sages-femmes, 60 % pour les aides-soignants et 54 % pour les agents de services hospitaliers.
Le manque de candidats n’explique pas seul ces résultats. Près de 48 % des professionnels de l’aide à domicile ont 50 ans ou plus, contre 32 % pour l’ensemble des professions régionales. Seuls 38 % travaillent à temps complet. Les horaires, les déplacements dans les zones rurales, le temps partiel et les difficultés de fidélisation participent donc directement à la tension.
Bretagne : une liste courte malgré des recrutements difficiles
En Bretagne, l’arrêté mentionne les aides à domicile, mais pas les aides-soignants ni les infirmiers. Les travaux du GREF Bretagne décrivent pourtant un secteur sanitaire et social qui emploie près d’un actif sur cinq. Une étude portant sur 25 métiers caractéristiques regroupait plus de 145 000 professionnels.
Pour la plupart des familles étudiées, plus de huit recrutements sur dix étaient considérés comme difficiles. Les professionnels de l’action sociale faisaient exception. La région doit également répondre aux besoins d’une population plus âgée que la moyenne : 23 % de ses habitants ont 65 ans ou plus, contre 20 % en France métropolitaine dans les données citées.
Le cas breton illustre clairement la limite d’une lecture exclusivement juridique. L’absence des infirmiers et aides-soignants dans l’arrêté ne correspond pas à une absence de difficultés sur le terrain.
Provence-Alpes-Côte d’Azur : les trois familles figurent dans l’arrêté
France Travail recense 209 630 projets de recrutement en Provence-Alpes-Côte d’Azur pour 2026. Les employeurs en jugent 38 % difficiles.
Les aides à domicile et auxiliaires de vie occupent la huitième place des métiers les plus recherchés dans la région. Les aides-soignants arrivent en neuvième position. Ces deux familles figurent aussi parmi les dix recrutements considérés comme les plus difficiles par les employeurs régionaux.
En Provence-Alpes-Côte d’Azur, la situation observée et la liste juridique se rejoignent davantage : aides à domicile, aides-soignants et infirmiers sont tous présents dans l’arrêté de 2025. Cette concordance ne signifie pas pour autant que tous les autres métiers en manque de candidats y sont recensés.
Normandie : d’importants besoins de renouvellement à l’horizon 2035
En Normandie, l’arrêté retient les infirmiers et les aides à domicile, mais pas les aides-soignants. Une étude publiée par l’Insee en mai 2026 estime pourtant que le renouvellement des professionnels concernera aussi largement ces derniers.
Pour maintenir une offre libérale comparable à celle de 2023 tout en tenant compte du vieillissement de la population, près de 3 100 infirmiers, 1 400 médecins généralistes et 1 200 masseurs-kinésithérapeutes devraient s’installer dans la région d’ici 2035. L’étude estime également que plus de 8 200 infirmiers salariés et 7 700 aides-soignants en poste en 2023 pourraient avoir cessé leur activité à cette échéance.
Ces nombres ne correspondent pas à des offres actuellement ouvertes. Ils mesurent un besoin potentiel de renouvellement à long terme, lié aux cessations d’activité, aux installations, aux mobilités professionnelles et à l’évolution de la demande de soins.
Lire les données selon son objectif
Les tensions de recrutement ont plusieurs causes qui peuvent se cumuler. Le vieillissement de la population accroît les besoins de soins, tandis que celui des professionnels accélère les départs. La durée des formations et les capacités d’accueil des instituts limitent aussi le nombre de nouveaux diplômés. À cela s’ajoutent les horaires de nuit ou de week-end, la charge physique et émotionnelle, la rémunération, le logement ou les déplacements nécessaires pour intervenir à domicile.
La région constitue seulement un premier niveau d’analyse. Un centre hospitalier universitaire, un établissement situé en zone rurale, un territoire littoral saisonnier et un bassin de vie vieillissant ne recherchent pas nécessairement les mêmes profils. Pour repérer les recrutements concrets, la BMO permet de descendre jusqu’au bassin d’emploi. Les observatoires régionaux, les ARS, l’ANFH et les Carif-Oref apportent des données complémentaires sur les effectifs, les départs prévus et les spécialités difficiles à pourvoir.
Dans le cadre d’une démarche administrative, il faut au contraire se référer à la version en vigueur de l’arrêté, à la région où se situe l’emploi et à la correspondance exacte entre le code ROME et la famille professionnelle FAP. Une enquête sur les besoins de main-d’œuvre mesure le marché du travail ; l’arrêté répond à une question juridique. Les confondre conduit soit à sous-estimer les pénuries, soit à attribuer à la liste officielle une portée qu’elle n’a pas.